Les agences fédérales américaines interdites d'utiliser DeepSeek : ce que dit l'ordre du DHS
Le Département américain de la Sécurité intérieure a formalisé l'interdiction de DeepSeek dans toutes les agences civiles fédérales via un avis au Federal Register publié le 20 octobre 2026. La mesure, signée en juin, s'applique aussi aux outils tiers construits sur les modèles de la startup chinoise.

L'interdiction était déjà dans l'air depuis plusieurs mois, appliquée de façon disparate selon les agences. Elle est désormais officielle, uniforme et contraignante. Le Département américain de la Sécurité intérieure (DHS) a publié mardi 20 octobre 2026 dans le Federal Register un avis d'exclusion visant Hangzhou DeepSeek Artificial Intelligence, la société mère de DeepSeek, et ses affiliés. Toutes les agences civiles fédérales, qu'il s'agisse de l'EPA, de la FCC ou du Trésor, devront cesser d'utiliser leurs produits et les retirer de leurs systèmes informatiques.
Une décision signée en juin, rendue publique en octobre
La chronologie de cette décision mérite attention. L'avis publié mardi au Federal Register est fondé sur une lettre signée le 26 juin 2026 par le secrétaire à la Sécurité intérieure Markwayne Mullin. Cette décision s'appuie sur le Federal Acquisition Supply Chain Act et sur une recommandation du Federal Acquisition Security Council, l'organe interagences chargé de surveiller les risques liés aux chaînes d'approvisionnement technologiques. Si la décision date de juin, sa publication officielle au Federal Register lui donne désormais force contraignante pour l'ensemble des agences civiles.
Avant ce décret, les agences disposaient d'une certaine latitude pour bloquer ou non DeepSeek selon leur propre appréciation. Le Département du Commerce avait confirmé à FedScoop l'année dernière qu'il se fondait sur son propre jugement. La publication de l'avis met fin à cette hétérogénéité.
Trois vecteurs de menace, une formulation large
Dans sa lettre, Markwayne Mullin articule trois catégories de risques. Premièrement, DeepSeek héberge ses données sur des serveurs situés en Chine, où la législation sur la sécurité nationale oblige les entreprises à coopérer avec les services de renseignement sur demande. Deuxièmement, les modèles collectent des informations personnellement identifiables sur les utilisateurs et tracent leurs empreintes numériques en ligne. Troisièmement, la nature même du fonctionnement d'un grand modèle de langage, fondée sur des échanges de questions et de réponses, "peut conduire au transfert de données sensibles" vers le gouvernement chinois : "Ces informations, combinées à des données publiquement disponibles, pourraient produire du renseignement exploitable sur des individus américains ou des programmes gouvernementaux", écrit Mullin.
Le secrétaire ajoute que les modèles DeepSeek "pourraient contenir des logiciels malveillants ou d'autres vulnérabilités de sécurité". Une accusation grave, formulée sans détails techniques dans la lettre, mais cohérente avec des analyses publiées par des chercheurs en cybersécurité en 2025 qui avaient identifié dans le code source de certains modèles open-weight des appels vers des infrastructures chinoises.
La portée de l'interdiction est délibérément large. Elle ne vise pas seulement les produits signés DeepSeek mais aussi "les produits et services tiers développés à partir d'implémentations DeepSeek". Cette formulation couvre potentiellement des dizaines d'outils construits sur les modèles open-weight de la startup, largement réutilisés par des éditeurs de logiciels pour alimenter leurs propres applications. Les agences devront identifier et retirer ces dépendances, une tâche dont la complexité pratique n'est pas abordée dans l'avis.
Exceptions possibles, mais encadrées
Le décret n'est pas sans nuance. Il prévoit un mécanisme d'exception : une agence peut demander une dérogation si une fonction critique de sa mission est jugée impossible à remplir sans DeepSeek, ou pour des raisons de sécurité nationale spécifiques. La demande doit être formulée 60 jours à l'avance et comporter une "justification convaincante". Pour les agences qui utilisent déjà DeepSeek, le DHS les encourage à renforcer leurs contrôles de sécurité pour vérifier si leurs systèmes ont pu être compromis avant la suppression complète.
Une friction qui s'accumule depuis un an
Cette décision s'inscrit dans une escalade régulière entre Washington et DeepSeek. En 2025, des parlementaires américains avaient proposé un projet de loi pour interdire le chatbot DeepSeek des appareils gouvernementaux, resté sans suite législative immédiate. Plusieurs agences avaient pris des mesures propres. En parallèle, des entreprises comme OpenAI et Anthropic ont publiquement accusé DeepSeek de distiller leurs modèles, c'est-à-dire de réentraîner les siens à partir des sorties de leurs systèmes propriétaires, une pratique contraire aux conditions d'utilisation. Cette tension s'est cristallisée dans le secteur de la défense plus tôt en 2026, où les restrictions avaient déjà été appliquées.
Le timing n'est pas anodin. DeepSeek a publié son dernier modèle, V4.1-Flash-1017, deux jours avant la publication de l'avis. La startup chinoise s'est imposée comme un concurrent sérieux dans la course aux modèles ouverts, proposant des performances comparables aux modèles de Google et OpenAI à des coûts bien inférieurs, une dynamique que nous avions analysée dans notre décryptage sur les modèles chinois open-weight. Ce ban fédéral ne retire pas DeepSeek du marché américain privé, mais il signale clairement où Washington place le curseur pour les entités publiques.
Ce mouvement s'inscrit dans une stratégie américaine plus large de contrôle des technologies chinoises dans les infrastructures sensibles, qui passe aussi par les restrictions à l'exportation sur les puces Nvidia à destination de la Chine. Pour les éditeurs de logiciels qui ont intégré DeepSeek dans leurs outils destinés aux marchés publics américains, la question de la mise en conformité se pose désormais de façon urgente.
Ce qu'il faut retenir
Le décret DHS ne crée pas une nouvelle politique américaine envers DeepSeek : il la formalise, l'uniformise et lui donne une portée contraignante. L'élément le plus notable est l'extension aux outils tiers construits sur les modèles de la startup, qui transforme cette interdiction en défi de conformité pour une large partie de l'écosystème logiciel fédéral. Washington envoie un signal clair : les modèles d'IA chinois ne sont pas traités comme de simples outils technologiques, mais comme des vecteurs potentiels d'espionnage.
Questions fréquentes
Pourquoi le DHS interdit-il DeepSeek aux agences fédérales américaines ?
Le DHS invoque trois risques principaux : les données des utilisateurs sont hébergées sur des serveurs en Chine, soumis aux lois de surveillance de Pékin ; les modèles collectent des informations personnelles et des empreintes numériques ; et les échanges avec un modèle LLM peuvent constituer du renseignement exploitable par le gouvernement chinois.
L'interdiction de DeepSeek s'applique-t-elle aussi aux entreprises privées américaines ?
Non. L'ordre du DHS publié au Federal Register ne concerne que les agences civiles fédérales (FCEB). Les entreprises privées, les États américains et les particuliers peuvent continuer à utiliser DeepSeek librement.
Qu'est-ce que le "distillation" de modèle reproché à DeepSeek ?
La distillation consiste à réentraîner un modèle en utilisant les sorties (réponses) d'un autre modèle plus puissant. OpenAI et Anthropic accusent DeepSeek d'avoir utilisé leurs propres modèles comme source d'entraînement, en violation de leurs conditions d'utilisation.



