Les fondateurs

Yves Guillemot

En mars 2018, Vincent Bolloré a capitulé et vendu ses 27 % d'Ubisoft pour 2 milliards d'euros. Guillemot avait tenu trois ans. C'est probablement la résistance qui le définit le mieux.

Portrait d'Yves Guillemot, cofondateur et PDG d'Ubisoft, au salon E3 2010

Photo : Jesusbella, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

20 mars 2018. Vivendi publie un communiqué lapidaire : le groupe de Vincent Bolloré annonce la cession de l'intégralité de sa participation dans Ubisoft pour environ 2 milliards d'euros. Trois ans de pression hostile, de rachats discrets en Bourse, de discours sur les synergies industrielles, et la famille Guillemot n'a pas cédé. Yves, le PDG, a tenu. Pour comprendre pourquoi, il faut remonter à 1984, dans une ferme du Morbihan.

Paysans et pirates

Les cinq frères Guillemot, Claude, Michel, Yves, Gérard et Christian, grandissent à Carentoir, village de 2 500 habitants au sud de la Bretagne. Leurs parents tiennent un négoce agricole. À l'orée des années 1980, le secteur souffre. L'aîné Claude repère une opportunité dans la distribution de cassettes audio, puis de matériel informatique. Yves, le troisième, observe. En 1984, la fratrie lance Guillemot Informatique : vente de logiciels et de jeux vidéo par correspondance, en important depuis la Grande-Bretagne pour contourner des marges grossistes françaises qu'ils jugent absurdes. En un an, ils deviennent le premier distributeur de jeux vidéo en France. En 1986, ce n'est plus assez. Ils fondent Ubisoft, pour Universal Bit Software, avec l'ambition de créer leurs propres jeux. Les premiers titres sont des productions modestes : des adaptations, des jeux éducatifs, quelques aventures. Mais la machine est lancée.

Construire à l'ombre des géants

Dans les années 1990 et 2000, Ubisoft grandit par acquisitions et par talent. Yves Guillemot, nommé PDG, ouvre des studios à Montréal, Bucarest, Sofia, Shanghai, puis Milan et Berlin. La stratégie est délibérément multisite : disperser la créativité plutôt que de la concentrer, pour ne jamais dépendre d'un seul marché ou d'une seule culture. Cette approche produit des franchises à succès mondial : Rayman (1995), Prince of Persia (1992, racheté), Tom Clancy's Rainbow Six (1998), Assassin's Creed (2007), Far Cry (2004 en distribution), Watch Dogs (2014). En 2000, Gameloft est créée en parallèle par son frère Michel pour les jeux mobiles. L'écosystème French Tech compte désormais Ubisoft parmi ses rares champions capables de rivaliser avec les mastodontes américains et japonais.

La bataille Bolloré

À partir de 2015, Vivendi commence à racheter discrètement des actions Ubisoft en Bourse. La montée au capital est progressive : 10 %, puis 15 %, puis 20 %, puis 27 %. Les déclarations de Vivendi se veulent rassurantes, mais la famille Guillemot, qui ne contrôle alors directement qu'environ 15 % du capital, comprend le message. Yves Guillemot prend une position publique inhabituelle pour son tempérament discret : il déclare ouvertement qu'une absorption par Vivendi serait néfaste à la culture créative d'Ubisoft. Il s'appuie sur des actionnaires institutionnels, négocie des pactes, et résiste. En novembre 2017, Vivendi s'engage à ne pas lancer d'OPA pendant six mois. En mars 2018, le groupe cède définitivement. Cette résistance, rare dans l'histoire industrielle française, est souvent citée en modèle pour les dirigeants d'entreprises tech qui refusent de se laisser absorber par des conglomérats sans lien avec leur activité.

L'hiver d'une industrie

Mais résister à Bolloré ne protège pas de tous les vents. En 2020, Ubisoft est frappé par un vaste scandale de harcèlement sexuel et de comportements toxiques au sein de l'encadrement. Des dizaines de témoignages convergent sur des pratiques systémiques. Guillemot présente des excuses publiques et engage une réorganisation interne, en écartant plusieurs responsables. L'onde de choc dure plusieurs années. En 2024, avec un cours de Bourse à son plus bas depuis dix ans, des discussions s'engagent entre la famille Guillemot et Tencent, actionnaire depuis 2018, pour restructurer l'actionnariat. En 2025, une coentreprise est créée avec le géant chinois pour les grandes franchises d'Ubisoft, dans un accord qui préserve, sur le papier, l'autonomie opérationnelle du groupe. L'enjeu ressemble à celui de Mistral face aux grandes plateformes : comment rester souverain quand le marché mondial force la consolidation ? En 2026, avec plusieurs projets annulés et des suppressions de postes, Yves Guillemot continue de diriger Ubisoft. Il a 66 ans, et aucune annonce de succession.

Questions fréquentes

Comment Ubisoft a-t-il été créé ?

Ubisoft a été fondé en mars 1986 à Carentoir (Morbihan) par cinq frères bretons : Claude, Michel, Yves, Gérard et Christian Guillemot. Ils partaient d'une activité de distribution de jeux vidéo par correspondance lancée en 1984, Guillemot Informatique, et voulaient créer leurs propres jeux. Yves Guillemot, nommé PDG, a dirigé l'entreprise depuis lors.

Pourquoi Vivendi a-t-il renoncé à racheter Ubisoft ?

Vivendi (groupe Bolloré) a monté progressivement sa participation dans Ubisoft à 27,4 % entre 2015 et 2017, sans jamais lancer d'OPA formelle. La famille Guillemot et la direction d'Ubisoft ont publiquement résisté, en mobilisant des actionnaires institutionnels et en défendant l'indépendance créative du groupe. En mars 2018, Vivendi a cédé et vendu sa participation pour environ 2 milliards d'euros.

Quel est l'accord entre Ubisoft et Tencent ?

En 2025, Ubisoft et Tencent ont créé une coentreprise distincte regroupant les grandes franchises d'Ubisoft. Tencent, qui était déjà actionnaire d'Ubisoft depuis 2018, investit davantage dans cette structure. L'accord préserve l'autonomie opérationnelle et la gouvernance d'Ubisoft selon les déclarations du groupe, mais renforce l'implication financière du géant chinois dans les actifs stratégiques.

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